Compréhension de la négation chez l’enfant

Sur les groupes d’entraide en éducation, on entend souvent parler d’une solution miracle pour se faire comprendre de l’enfant : ne pas parler avec des phrases négatives. Raison invoquée ? Les touts petits ne comprendraient pas la négation…

On se retrouve donc avec des astuces du genre « au lieu de dire « ne touche pas au four », dis « reste loin du four » ; au lieu de dire « ne mange pas les cailloux » dire « arrête de manger les cailloux »… et ça ne fonctionne pas !

Le problème ici c’est que, d’une part, le postulat de base n’est pas tout à fait vrai, et surtout, pour bien utiliser cette « astuce », il faut la comprendre. Dans les deux exemples suscités, ça ne fonctionnerait pas (vous seriez déçu, vous diriez que l’éducation positive c’est nul, et vous retourneriez voir Super Nanny !!! -Et bien non, je ne peux pas vous laisser faire ça !)

Je vais donc décortiquer cette astuce.

Un enfant entre 1 et 3 ans, en pleine acquisition du langage, comprend et maîtrise assez rapidement la négation. Il saura dire « non », « pas », « ne »… et les utiliser à bon escient « pas de jambon » « je veux pas »… Il comprend donc le sens d’une phrase négative. Pourtant, on a tous observé des scènes du type : dire à un enfant « Ne met pas ça dans ta bouche » et voir celui-ci exécuter exactement l’inverse… Et hop ! La langue pleine de terre !

Dans l’imaginaire collectif, on associe souvent ces comportement à un fort caractère, à de l’opposition voire de la désobéissance ou du test.

Revenons donc au fonctionnement du cerveau du bébé (et de l’adulte). : il comprend le « non », nous écoute plein de bonnes volontés, sourire aux lèvres, et pourtant il fait l’inverse.

En fait, ce qu’on oublie souvent de préciser, c’est que si l’enfant comprend la négation, elle doit aussi faire un chemin bien plus long et compliqué pour être analysée par le cerveau. Or, le jeune enfant est dominé par des pulsions qu’il ne peut maîtriser, garantes de son bon développement général. Ce n’est qu’au fil des années, et de la maturation cérébrale, que la raison prendra petit à petit le pas sur les pulsions (mais jamais complètement). Avant environ 7 à 8 ans, il est illusoire de penser qu’un enfant agira de manière réfléchie et éclairée : il peut parfaitement courir sur la route sans regarder parce qu’il a vu un papillon ; même s’il connaît et comprend la règle.

Donc quand l’enfant entend « ne met pas ça dans ta bouche », le cerveau décortique « met »… « bouche »… puis « ne…pas ». Sauf que l’enfant étant dans la pulsion, la réaction physique sera « plus rapide » que l’analyse cérébrale. L’enfant va donc mettre immédiatement dans la bouche.

Pour faire un parallèle je vais utiliser l’image connue et parlante suivante. Si je vous dis « ne pensez pas à une girafe ». Votre cerveau va devoir en amont analyser le mot girafe – et donc y penser- et vous aurez « désobéi » malgré vous.

C’est exactement ce qui se passe chez l’enfant, sauf qu’en plus d’être dans la tête, l’analyse est également physique. Le mot « bouche » conduit impulsivement à mettre en bouche. C’est incontrôlable pour l’enfant.

Et voilà pourquoi même avec la phrase positive « arrête de mettre dans la bouche », votre enfant fera l’inverse.

Une fois qu’on a compris cela, on peut en déduire que l’astuce fonctionne uniquement si on « occupe » le cerveau (et le corps) de bébé avec autre chose.

Pour revenir au parallèle précédent : si je ne veux pas que vous pensiez à une girafe ; je vais plutôt vous dire « Pensez à un éléphant ».

De la même façon, si je ne veux pas que l’enfant mette à la bouche, je vais plutôt lui dire « garde bien ce caillou dans ta main » ou encore « et si on jetait le caillou pour voir » ou « regarde ce joli caillou » vous pouvez même utiliser une phrase négative « ne met pas ce joli caillou dans ta poche »… il y a de forte chance qu’il y finisse ^^ Bref, avec un peu d’entraînement, il y a des tas de possibilités.

En revanche, gardez bien à l’esprit que l’enfant reste toujours dans un comportement spontané : la pulsion ne passe pas que par les mots mais aussi par le programme de développement intrinsèque de l’enfant. Et la période de mise en bouche est indispensable : l’enfant ne peut freiner ces pulsions, elles sont nécessaires. Il faut dans tous les cas proposer des alternatives afin de répondre au besoin sous-jacent de l’enfant. Ainsi, un enfant qui ouvre et ferme les placards sans arrêt a besoin d’expérimenter cela pour comprendre le dedans/le dehors/ouvrir/fermer/voir/cacher… chacun de ses comportement cache des enjeux très fort et il faut pouvoir y répondre.

Parler de cette façon demande un peu de travail car il faut s’affranchir de certains mécanismes et de certaines phrases toutes faites. Mais sachez qu’une fois qu’on a compris cette astuce, elle peut nous simplifier la vie dans beaucoup d’occasions.

Bonus : vous pourrez maintenant répondre aux personnes qui vous disent que « si si, il comprend très bien le non, il en fait juste qu’à sa tête ».

Merci

Isabelle

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16 réflexions sur “Compréhension de la négation chez l’enfant

  1. blog2mamans dit :

    J’avais lu un truc sur ce sujet qui disait justement qu’il fallait mieux dire « tu peux marcher sur le trottoir » plutôt que « ne marche pas sur la route », etc.
    En fait je l’avais compris comme dire ce que l’enfant peut faire / ce que l’on aimerait qu’il fasse plutôt qu’autre chose, et ne pas dire ce qu’il ne doit pas faire.

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  2. Alex Fleurot dit :

    Merci pour ce rappel, j’avais bouquiné sur le sujet il y a une bonne année, et ne m’était resté en tête que la tournure positive .. Pas la notion de pulsion, etc. Ça fait du bien de se remettre les idées au clair !

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  3. Annabelle dit :

    Perso, j’ai fait l’effet inverse, quand je voulais que mon 2ème fasse quelque chose, je lui disais « Surtout, tu ne ranges pas ta chambre hein » et il la rangeait… ahah ça n’a duré qu’un temps LOL

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  4. Natasha dit :

    Bonjour. Au sujet de la négation, j’apporte mon expérience après plusieurs séance d’hypnose et avoir discuté de cela avec la thérapeute. C’est l’inconscient qui ne reconnait pas le « non » (d’où le fait de dire  » ne pensez pas à un éléphant rose » et de le penser quand meme). Pour l’enfant, en résumant grossièrement la conversation passionnante que j’ai eu avec ma thérapeute: l’inconscient de l’enfant prend toujours le dessus et l’inconscient ne reconnait pas le « non », adore les rêves. Je ne sais pas si c’est clair ce que j’ai écris mais tout est une histoire d’inconscient (l’inconscient veut toujours votre bien, comme un ange gardien).

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  5. Cynthia Domiati dit :

    Nous comprenons intellectuellement la négation. Ne… pas… Ce qui n’est pas facile, c’est de se faire une représentation mentale de quelque chose à laquelle on nous demande de ne pas penser ou bien de ne pas faire. Comment se représenter mentalement « ne marche pas sur la route »? En entendant cela, l’image qui vient naturellement est celle de moi marchant sur la route… Idem avec « ne pense pas à une griafe », l’image s’impose à nous dans un premier temps, puis l’intellect sait interpréter… oui mais pense à quoi alors?! D’où l’intérêt de dire ce que l’on attend, puisque l’esprit s’ en fera une représentation mentale, se concentrera dessus…

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  6. Mel dit :

    Ma fille de 3an à bien compris la notion de dangereux alors maintenant pour des chose interdites car dangereuses on le lui dit, c’est dangereux, on le ressort pas à tout bout de champs mais parfois c’est plus facile que de transformer la négation (par exemple pour mettre des choses dans bouche, traverser la route, s’enfuir…)

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  7. Chloé dit :

    Merci pour cet article.

    Auriez-vous une référence qui explique comment les pulsions sont dominantes pour l’enfant ? Ou plus généralement comment se construit le cerveau de l’enfant, avec ce que cela implique sur son comportement ?
    J’ai lu « pour une enfant heureuse » de Catherine Gueguen mais je ne me souviens pas (ou plus) si elle évoque cela. Je cherche aussi d’autres références, si vous avez 🙂

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  8. Mama dit :

    Je ne suis pas d’accord sur le fait d’utiliser le « ne…pas » par rapport au caillou dans la poche pour enfait l’inciter à le faire.
    C’est lui mentir, non ? Le manipuler, même ?

    Sinon, super article, comme d’habitude.
    Merci.

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    • enfanceepanouie dit :

      Le fait d’eviter la négation est une manipulation. Tout comme la quasi totalité des astuces éducatives. À partir du moment où on possède une connaissance sur l’enfant que lui même n’a pas ; et qu’on l’utilise cette connaissance pour arriver à nos fins, on le manipule.
      C’est autant de la manipulation de dire « garde le dans la main » ou « ne le met pas dans ta poche ».

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