Communication avec l’enfant : l’utilisation de la troisième personne.

Avant de lire cet article, il est important de réaliser que la réflexion qui va être développée est pointue et est, à la base, destinée à des professionnels de l’enfance. Néanmoins, il me semble que le sujet est assez intéressant pour que chacun se sente concerné. L’article ne concerne pas le fait de parler de l’enfant à la troisième personne devant lui, sans s’adresser à lui, qui est une douce violence se rapprochant plus de l’exclusion.

Il est facile de s’en rendre compte.. quand on devient parent/grand-parent… ou tout simplement qu’on côtoie un enfant, on a comme une perte de mémoire : on oublie la première et deuxième personnes du singulier (« Je,Tu »). C’est quasiment systématique, presque un réflexe, probablement un conditionnement. Voici quelques exemples d’utilisation de la troisième personne pour parler de l’enfant ou de soi.

Exemple 1 :

Je suis la maman d’Auguste, 18 mois :

« Alors, il a fait quoi Auguste aujourd’hui ? Il a mangé toutes ses carottes à midi ? »

Exemple 2 :

Je suis l’assistante maternelle de Chloé, 2 ans.

« Viens Chloé, on va changer la couche »

Exemple 3 :

Je suis l’oncle de Paul, 1 an !

« Paul, viens voir tonton »

Pourquoi faisons-nous ça ?

Je n’ai pas de réponse scientifique à cette question, aucune étude n’a été faite là-dessus à ma connaissance. Je n’ai que des suppositions.

La première est que nous sommes conditionnés à entendre les adultes parler aux enfants de cette façon, et qu’inconsciemment, elle s’inscrit en nous comme un code social. Il est d’ailleurs difficile de changer cette façon de parler.

La deuxième hypothèse est que le parent a besoin de se sentir parent et reconnu. Durant la petite enfance, le parent a d’avantage besoin d’être « Papa », « Maman » que « Moi, je », pour son enfant.

La troisième hypothèse mais qui semble être un cercle de cause à effet est que l’enfant se nomme parfois à la troisième personne. Mais difficile de savoir si c’est une conséquence ou une cause.

Sur ce point en particulier, on peut entendre que l’utilisation du « Moi, je » marque que l’enfant se voit comme un être à part entière. Pour moi ça n’a que très peu de rapport.

Voilà pour les hypothèses, et à ce sujet, si certains lecteurs sont globe-trotteurs, je serais curieuse de savoir s’il en est ainsi à travers le monde.

En quoi est-ce gênant ?

Selon son intensité, l’utilisation de la troisième personnes peut poser des difficultés sur différents axes de développement de l’enfant.

  • Le langage :

Et bien oui, c’est tout simple mais l’enfant apprend à parler en fonction de nous. Si parler à la troisième personne semble la norme, l’enfant fera la même chose. Il s’appellera donc lui même « Auguste » ou « Chloé » puisque vous vous nommez vous même « Maman » ou « Tonton ».

De même, il s’adressera aux autres à la troisième personne « c’est la table de nounou ».

S’adresser à l’enfant dès tout petit avec les bons mots : je, tu , moi, toi, nous… c’est l’aider à avoir une base de connaissance du langage qui est la bonne. Et pas une base qui demandera un travail supplémentaire de correction et qui peut mettre l’enfant en difficulté.

Il est à noter quand même que l’utilisation du bon mot peut conduire une période de transition pour différencier le « toi » du « moi » et le « je » du « tu ». C’est classique. Puisque l’enfant entend « toi » pour parler de lui, il est « toi ». Et vice versa. Ceci dit, son cerveau sera rapidement capable de faire la gymnastique nécessaire pour remettre les mots « dans le bon sens ». Il n’y a pas besoin d’intervenir. Il n’est pas rare que des enfants ayant toujours connu le « Toi/Moi » ne passe jamais par l’utilisation de la troisième personne pour se nommer eux.

  • La construction de soi /des autres:

Entre 0 et 4 ans, l’enfant apprend et affine son langage, mais il découvre aussi son identité propre. Il passe d’un bébé qui « fait partie de» à un être unique qui «est». Il est fondamental d’aider l’enfant à s’individualiser à son rythme. Et être un individu, c ‘est être « Je », et c »est que l’autre soit « Toi ». Ce n’est pas être « on ». Si je dis « on va changer la couche » alors que c’est moi qui la change, je cache l’individu derrière un « groupe », un « on », impalpable et flou pour l’enfant. Alors qu’il est si simple de dire « Je vais changer ta couche, tu m’aides ? ».

Dire « Je, Moi » à l’enfant, c’est aussi dire « Je ne suis pas que nounou/tonton, j’existe autrement, j’existe en dehors de toi ».

  • La place dans le groupe :

Être un individu, c’est aussi faire partie d’un groupe. Pour que l’enfant sache ce qu’englobe le « Nous », il doit maîtriser ce qu’est le « Moi » et le « Toi », c’est maîtriser un code de communication commun qui est le langage et qui veut que, lorsqu’on s’adresse à une personne, on dit « Tu » et lorsqu’on parle de soi, on dit « Je ».

De plus, parler à la troisième personne, dans la pensée collective, c’est infantilisant (et pour cause…), et l’enfant peut vivre de façon négative cette différence de langage. Cela peut renvoyer le message qu’il est « Il » et qu’il n’a que ce statut d’enfant et pas d’individu.

Que faire ?

S’efforcer de parler « normalement « , en utilisant « je », « tu », « toi », « moi ». L’exercice est très difficile au début. Ce mode de langage est profondément ancré dans la société et dans notre personne.

Continuer à utiliser le prénom qui a une importance capitale ; mais plutôt que dire « Léo a fait quoi aujourd’hui ?», dire « Léo, tu as fais quoi aujourd’hui ? ».

Continuer à se nommer soi-même « Je suis ton papy ». Même si en réalité, le fait que l’entourage en parle suffit à faire le lien.

Ne pas culpabiliser : comme dit en introduction, la réflexion autour de la troisième personne est relativement poussée. Si cela peut créer des difficultés à l’enfant n’y aura probablement pas de conséquences négatives sur le long terme. En revanche, il est important que les professionnels de l’enfance (et des 0/6 ans notamment) prennent conscience de cela.

Exception :

S’il fallait garder une seule utilisation de la troisième personne, c’est celle qui consiste à se nommer « Maman » ou « Papa », uniquement pour les parents. En effet, comme dit plus haut dans les hypothèses, je pense que le parent peut ressentir ce besoin de se nommer et d’être avant-tout le parent. Cela signifie qu’il met spontanément le «Moi, Je » de côté pendant quelques années. Puis, naturellement, et progressivement, quand il ressent le besoin d’exister en tant qu’individu aux yeux de son enfant, il perd ce tic de langage. Là-dessus, à chacun d’évaluer son ressenti.

Le sujet de la troisième personne fait partie du domaine passionnant et riche de la construction du langage. S’interroger, observer l’enfant, c’est déjà faire un pas en avant pour une meilleure communication. De nombreux conflits naissent du langage (défaut de compréhension, erreur d’interprétation) et prendre conscience du pouvoir des mots me semble indispensable dans une relation non violente.

Pour aller plus loin :

« Recherches sur l’acquisition du langage » : Laurence LENTIN / Université de la Sorbonne Nouvelle Paris III

« Un bébé à la crèche » : Laurence RAMEAU, chapitre « Léo ne parle pas ».

Publicités

13 réflexions sur “Communication avec l’enfant : l’utilisation de la troisième personne.

  1. Hélène dit :

    En quoi l’exemple n°2 est un problème ? A cause du « on » ? On peut penser que l’assistante maternelle va faire participer Chloe dans le changement de couche…

    J'aime

  2. Thomas dit :

    la réflexion est intéressante, et moi-même j’essaie d’y faire attention, bien que oui, souvent, je préfère dire « papa » que « je », je ressens alors une proximité affective plus forte, et même le « je » en devient presque « excluant »…. (je réfléchis tout haut hein… 😉 )
    cela dit, je n’ai rien réellement appris dans cet article, dans le sens que, comme précisé, aucune étude scientifique n’est présentée, et surtout surtout! qu’en est-il dans d’autres cultures, ou même dans d’autres pays d’Europe?…
    avant d’entamer toute réflexion « psychologisante » (expliquer un trait/comportement psychologique par un raisonnement purement abstrait (c’est ma définition à moi hein 😉 ) , il me semble que ce travail préalable constitue le minimum syndical…

    (à la relecture, je me trouve très critique, désolé, alors que non, je trouve que cet article est très intéressant!… mais je suis resté sur ma faim, il a raté un truc d’importance d’après moi… 😉 )

    J'aime

    • enfanceepanouie dit :

      Je t’invite à lire l’article universitaire en lien en bas de l’article. Tu y auras des éléments de réponses. Reste que sur ce point en particulier, pas où peu d’études . Je n’ai pu recouper quelques informations.
      L’article à vocation à créer une réflexion.

      J'aime

  3. Dos Santos dit :

    Je suis convaincu qu’il faut parler aux enfants comme nous le ferions avec un ami, sans la 3e personnes. Les arguments énoncés ne sont pour moi pas forcément pertinent, pour ma part c’est juste du bon sens. Par contre je ne vois pourquoi on peut en tant que parents l’utiliser sauf à avoir un manque d’estime de soi. Enfin il y a des personnes qui comme pour tout auront du mal à le faire mais bon si déjà certains en prennent conscience.

    J'aime

    • enfanceepanouie dit :

      C’est ce qui est ressorti de mes observations et de mes échanges à ce propos. Certains parents ont vraiment le sentiment que cela les rapproche de leur enfant et que c’est important de le dire. (Cf commentaire de Thomas en dessous par exemple). Et même si pour ma part je ne le fais pas,il me semblait important de soulever ce point.

      J'aime

      • Thomas dit :

        je tenais à préciser que je n’utilise pas la 3ème personne pour parler à ma fille 😉 (3ans1/2)… et je ne suis pas sûr de l’avoir jamais fait…
        mais que, parfois, je dis « papa » au lieu de « je »… après, il y a aussi le fait que je suis séparé de sa mère… les « maman » / « papa » ont une signification un peu différente…
        je réagis très sereinement, mais je tiens quand même à préciser qu’il n’y a ni « manque d’estime de soi », ni « négation de l’individualité de l’enfant »…
        si « erreur » il y a, il faut la chercher ailleurs 😉

        pour le reste, je suis entièrement en accord avec l’article… 🙂

        J'aime

  4. Chloé dit :

    Pour moi le problème de l’utilisation de la 3eme personne c’est surtout que c’est une négation totale de l’individualité de l’enfant. A mon avis c’est une résurgence de l’époque où on n’avait pas encore compris que le bébé est une personne, pourtant, Dolto, c’est loin d’être nouveau.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s